Un mois sur les routes

Voilà 1 mois que j’ai commencé ce tour de France à la rencontre des maires et des candidats aux prochaines élections municipales. J’ai rencontré une quinzaine de maires et candidats en Ile de France, dans le Centre, le Limousin et l’Auvergne :
Paris (75) > Vincennes (94) > Courbevoie (92) > Dourdan (91) > Pierrefitte sur Sauldre (41) > Cormeray (41) > Vendôme (41) > Aubusson (23) > Ambazac (87) > La Villedieu (23) > Clermont-Ferrand (63) > Aubusson d’Auvergne (63) > Chalus (63) > Marçais (18).

Ce premier « échantillon » est déjà riche de rencontres incroyables. Une bonne moitié des candidats/maires m’ont accueillis chez eux, ce qui nous permet d’avoir des discussions informelles souvent aussi intéressantes que les interviews face caméra.


Ayant choisi de me déplacer essentiellement en auto-stop et de dormir chez l’habitant lorsque je ne suis pas accueilli chez les candidats/maires, j’ai aussi l’occasion de parler démocratie avec des citoyens « lambda ». Une bonne cinquantaine de conducteurs et couchsurfeurs pour le moment. Je tiens d’ailleurs à les remercier chaleureusement de me faire confiance et de m’accueillir chez eux ou dans leur voiture.

Même si je ne suis pas encore en mesure de tirer un véritable bilan de ce premier mois sur les routes de France, voici quelques analyses et impressions "à chaud" :


# Un ras-le-bol citoyen


La grande majorité des personnes qui m’acceptent dans leur voiture pour quelques kilomètres sont dégoûtées, désabusées ou désintéressées des questions politiques. J’entends souvent « tous pourris ». Beaucoup pensent que les élus s’enrichissent personnellement (surtout les élus nationaux), sont inefficaces et manquent de courage pour « vraiment faire bouger les choses ».

Aucun ne m’a dit qu’il pensait que le système allait dans le bon sens. Au contraire, presque tous sont persuadés qu’on est dans une impasse

Certains conducteurs, lorsqu’ils commencent à parler politique, se lancent dans un constat sans fin des problèmes inextricables de notre société, sans voir de lumière au bout du tunnel. Ils finissent parfois par s’énerver tout-seuls. Il m’est arrivé plusieurs fois de tourner court à la conversation politique et de changer de sujet de peur que notre voiture finisse dans le fossé !



# Maire : un engagement souvent ingrat


La défiance et le découragement des personnes qui me prennent en stop contraste beaucoup avec l’énergie et l’activisme que je rencontre souvent chez beaucoup de maires et candidats.
Être maire demande un gros travail, sur le terrain auprès des habitants mais aussi en mairie, avec les conseillers municipaux et l’administratif qu’il faut gérer.

Les élus que je rencontre sacrifient souvent beaucoup de temps et parfois une carrière professionnelle pour se mettre au service de leur commune.
Un maire m’a confié :
« Avant de commencer à travailler, j’ai effectué mon service militaire. Je considère mon engagement de maire, pris au début de ma retraite, comme un second service à la société, un service citoyen. Je sais et je sens bien que les habitants de ma commune sont contents du travail que j’ai effectué à leur service. Je n’ai eu un « merci » qu’une seule fois au cours de mes 6 ans de mandat. Je ne me représenterai pas. Un mandat, c’est déjà beaucoup ».


# Difficile de trouver des volontaires


Les maires des petites communes m’ont presque tous fait part de leur difficulté de trouver des citoyens prêts à donner de leur temps pour s’engager.

Déjà à l’échelle du conseil municipal, il est parfois compliqué de rassembler une liste complète de vrais volontaires prêts à travailler leurs dossiers.
Lorsqu’il s’agit de trouver des citoyens pour participer, en cours de mandat, à des projets précis, c’est souvent aussi difficile !

Dans beaucoup de petites communes, personne ne souhaite devenir maire …et certains se présentent à reculons.



# Du pessimisme aussi chez les maires


Les maires eux-mêmes sont souvent assez pessimistes et alarmés : beaucoup remettent fortement en cause le système et notamment le pouvoir des partis politiques.

Même si certains pensent que la société fonctionne globalement bien et qu’il s’agit seulement d’en réformer quelques points, beaucoup d’autres souhaitent que s’engage une mutation profonde de cette société, sans toujours trop savoir vers quoi il faudrait se diriger.


# Lourdeurs & Responsabilités !


Ce sont les deux mots qui reviennent le plus lorsque j’interroge les maires sur ce qui les empêche d’avancer au quotidien. L’administratif prend une place prépondérante : normes, directives, chartes, règlements… sont autant de freins à l’innovation dans les communes.

D’un autre côté, la responsabilité du maire est très vite engagée en cas de problème, ce qui le pousse là aussi à minimiser les risques, quitte à rester dans un immobilisme sclérosant pour le territoire.

Beaucoup de maires de petites communes passent la majorité de leur mandat sur de la gestion des affaires courantes, qui ne leur laisse pas de temps pour l’innovation et l’expérimentation.



# Un manque cruel de formation des élus


Beaucoup d’élus m’ont fait part d’un grand besoin de formation. En début de mandat, un maire nouvellement élu n’est absolument pas préparé à gérer une mairie.

Des formations financières, de gestion de projet, de gestion du facteur humain, etc. seraient les bienvenues pour aider les élus à aborder sereinement et efficacement leur mandat !



# Un « attentisme » des citoyens


Dans la plupart de mes rencontres avec des citoyens (en auto-stop, dans les cafés et commerces ou lorsque je suis hébergé chez l’habitant), à travers les discussions politiques que je déclenche, je ressens à quel point une très grande majorité des gens considèrent l’engagement citoyen et la politique comme « extérieur » à eux. Comme si nous n’en étions pas tous des acteurs (ou des acteurs potentiels). Comme s’il ne nous était pas possible ou pas permis de nous engager et de jouer un rôle dans la gestion de la vie de la cité.

On attend beaucoup « du politique » et on est souvent très vite déçu. La pierre est alors jetée sur « le » politique.

Je vais m’attarder un peu sur ce point car il me semble essentiel. Il est même à mon avis au cœur de la question de la démocratie.

Je pense qu’une démocratie saine est une démocratie dans laquelle chacun se sent citoyen, dans laquelle chacun se sent en capacité d’agir dans le sens du bien commun, de participer à la vie de la cité et à sa bonne gestion. Ce sentiment d’être en capacité de s’engager, cette sensation de pouvoir agir manquent cruellement à notre démocratie aujourd’hui. Être en capacité d’agir, ça veut dire en avoir le temps, en avoir la capacité intellectuelle et cognitive, en avoir les moyens matériels…

Politiquement, nous baignons dans une culture de la représentation et de la délégation qui poussent à la défiance, à la non-participation, voir même à la confrontation (« C’est à « eux » de faire puisqu’on les a désignés pour ça. Si ça ne marche pas, c’est de leur faute …et je ne vois pas trop ce que je pourrais faire moi pour changer tout ça »).

Au contraire, les systèmes participatifs et ouverts poussent au « faire ensemble », à la prise d’initiatives, au collaboratif.

Certains candidats l’ont bien compris et basent justement leur programme sur cet aspect collaboratif (ceux que j’ai rencontré à Vincennes, Vendôme et Clermont-Ferrand, par exemple).
Certains territoires se sont aussi lancés dans une politique collaborative qui pousse au « faire ensemble ». Les meilleurs exemples que j’ai constaté sont surement sur le plateau de de Millevaches en Limousin, territoire rural très dynamique avec un fort engagement citoyen. Le politique s’y voit comme animateur des dynamiques locales. Il les accompagne, les suscite, les outille et les met en valeur. Nous sommes alors très loin du simple principe de délégation des citoyens vers le politique !




# La démocratie, cet impensé


Plus mon voyage avance et plus je suis persuadé que le problème ne vient que très rarement des personnes (élus, responsables politiques, etc.) mais beaucoup plus du système lui même, c’est à dire de la manière qu’on a de s’organiser en société et de vivre ensemble.

Nous appelons notre système « démocratie » sans en connaître la définition. Nous jouons tous un grand jeu sans en connaître les règles, sans jamais les avoir discutées, choisies et encore moins acceptées !

Il en est de même pour les candidats et maires que je rencontre. Pour l’instant, aucun n’avait une vision parfaitement claire d’un autre système qui pourrait mieux fonctionner. Tous ont des idées, des pistes d’améliorations, des choses qu’ils veulent changer mais pas de représentation de ce à quoi pourrait ressembler le monde de demain (ou d’après-demain !).

Finalement, j’observe assez peu de réflexion des candidats et des maires (autant que des citoyens) sur la notion de démocratie et en creusant un peu, je m’aperçois que tous en ont des représentations parfois très différentes.

C’est aussi pour cette raison que mon périple est passionnant. Je réveille chez certains une envie de prendre un peu de recul sur leurs pratiques. Je permets à d’autres de préciser leur vision d’un système idéal. J’apporte parfois des éléments. Beaucoup de questions.

5 commentaires:

Da Tang Long a dit…

Merci beaucoup pour ce premier bilan Armel. Je crois que tu as parfaitement synthétisé la situation en mettant en évidence le caractère collectif de notre responsabilité, conséquence presque prévisible d'un système de démocratie représentative. Et maintenant on fait quoi, on va où et comment? Beau challenge en perspective dont les solutions ne peuvent être que collectives elles aussi! Et bonne route à toi! ;)

inconscience a dit…

Tu soulignes parfaitement, la première cause de désaffection des citoyens pour la politique: à savoir le manque de dynamiques participatives alors même que les agenda 21 existent depuis précisément 21 ans... :-(

Il y en a selon moi une deuxième: les élites politiques sont empêtrées dans un mensonge, un mythe: celui de la croissance et de l'emploi! Il faudrait qu'ils avouent enfin que la croissance ne reviendra pas, et que l'emploi disparaît plus vite que l'on en créé! Il est donc temps de changer de perspectives et d'inventer le monde de demain...

dario oliv a dit…

merci pour ce bilan: c'est le même constat que je fais tous les jours
par contre je pense que pour être complet il faut considérer qu'il a aussi la face cachée de la lune : toutes les personnes qui ne t'ont pas offert de passage ou les élus qui n'ont pas voulu te recevoir
moi, je crois que la plupart de personnes sont des gens bien mais dire que le problème c'est seulement le système, c'est un peu facile: les système est fait de personnes
il y a des personnes qui profitent du système, qui nous imposent les système même s'ils sont une petite minorité
la chose incroyable est que nous, la majorité, quelqu’un nous appelle le 99%, on arrive pas à collaborer pour nous reprendre et changer ce système
donc la vraie question : qu'est ce qu'il nous faut pour nous pousser à collaborer?

Yannis Camus a dit…

Merci Armel !!! Super intéressant et cela ne fait que confirmer malheureusement ce que je pense également de notre bonne vieille "fausse" démocratie.
Je te souhaite un beau tour de France ! Vraiment géniale cette idée !

Anonyme a dit…

bonne initiative! le monde est très complexe et les maires pas formés c'est vrai
le problème c'est que beaucoup cumulent divers mandats et délèguent souvent à des gens pas toujours compétents
il n'y a pas vraiment de lieux de vrai débat démocratique dans les communes et villes et seuls des groupes de pression sont entendus..alors ça grogne!